En 1887, il devient le préparateur personnel d'Émile Roux qui lui déclare : « Il y a deux façons d'arriver, l'une consiste à ramper devant les professeurs, l'autre à travailler. Vous avez choisi la deuxième qui est la seule bonne et honorable ». Il apprendra avec lui les bases de la bactériologie et travaillera sur l'étude de la diphtérie. Invité à dîner chez Pasteur pour le nouvel an 1888, celui-ci lui annonce qu'il entrera directement à l'institut nouvellement construit dès qu'il sera docteur. L'exercice de la médecine étant réservé aux Français, Yersin entame la procédure de naturalisation.

Il soutient sa thèse de doctorat le 26 mai 1888 et est déclaré docteur en médecine le jour même. Sa thèse est même récompensée par une médaille de bronze décernée par la Faculté de Médecine. Déjà indifférent à toute forme de reconnaissance, il n'ira la chercher que 4 mois plus tard devant l'insistance de sa mère.

En 1889, l'Institut Pasteur est à peine achevé que débute un « cours de microbie » (Microbiologie) animé par Émile Roux. C'est un aspect de son travail que Yersin déteste car il l'empêche de consacrer pleinement son temps à la recherche. Épris de liberté, il passera une semaine au bord de la mer en Bretagne. C'est sans doute à cette époque que lui vient le goût des voyages.

Avec l'aide d'une lettre de recommandation signée de la main de Louis Pasteur, il obtient un poste de médecin de bord pour la Compagnie des Messageries Maritimes. Il embarque alors sur l'Oxus pour rejoindre Cho Lon (Chine) avant de prendre ses fonctions sur Le Volga qui fait route vers Manille.

Encore une fois, son esprit d'aventure reprend le dessus et il profite des nombreuses escales pour explorer l'arrière pays Philippin. Il gravit des collines, découvres les coutumes locales et achète même une petite pirogue pour remonter les rivières. La ligne Saïgon-Manille est supprimée et Yersin se voit affecté sur la ligne Saïgon-Haiphong. Il profite des escales pour explorer l'intérieur de l'Indochine, une terre qui est alors presque inconnue des européens. Ses cartes seront pendant longtemps les seules disponibles.

L'idée de rentrer en Europe pour ouvrir un cabinet de médecine est définitivement oubliée. Yersin écrira même : « J'ai beaucoup de plaisir à soigner ceux qui viennent me demander conseil, mais je ne voudrais pas faire de la médecine un métier, c'est-à-dire que je ne pourrais jamais demander à un malade de me payer pour les soins que j'aurais pu lui donner (...). Demander de l'argent pour soigner un malade, c'est un peu lui dire ''la bourse ou la vie !'' ».

De 1892 à 1894, il se lance dans de grandes explorations en pays Moï. Il aura l'occasion de faire du troc et consignera très soigneusement les renseignements collectés auprès des autochtones. Les chefs de villages lui demandent parfois d'intervenir pour désamorcer des conflits. Il remplit également la mission confiée par la société de géographie : évaluer les ressources des régions traversées dans l'optique d'éventuelles exploitations minières, forestières, etc.

Ses explorations prennent fin en 1894 lorsque le fléau le plus ancré dans l'inconscient collectif refait surface dans presque toute l'Asie : la peste. Le 15 juin, Yersin arrive à Hong Kong et se met immédiatement au travail malgré la mauvaise volonté des autorités qui ne lui facilitent pas le travail. Il est très étonné de voir que le Professeur Kitasato ne s'intéresse pas aux bubons des pestiférés, pourtant c'est dans ces bubons qu'il retrouvera le bacille de la peste en grande quantité.

Sa découverte est imputable aux conditions spartiates dans lesquelles il travaille : n'étant pas équipé d'une étuve comme l'équipe Japonaise, ses cultures restent à température ambiante or c'est précisément la température ambiante de Hong Kong qui favorise la prolifération du bacille. Sans pouvoir le prouver, il pense également que les rats sont en partie responsables de la propagation de la maladie. En 1897, un autre ''Pasteurien'', P.-L. Simond démontrera que ce sont les puces qui transmettent la peste de l'animal à l'homme.

Dès 1896, Yersin expérimente un sérum antipesteux à Canton qui se révèle très efficace. En parallèle, il fait édifier un laboratoire à Nha Trang et des étables non loin de là pour travailler sur la peste bovine et produire des doses de sérum. C'est à cette époque qu'il se lance dans l'agronomie pour nourrir les animaux qui sont utilisés par le laboratoire.

A la mort de sa mère, en 1905, cesse la riche correspondance entretenue depuis des années entre l'Indochine et la Suisse. Yersin est très timide et reçoit peu de visites, quand c'est le cas il s'enferme dans le mutisme sauf si son interlocuteur aborde un sujet qui le passionne. Il fuit les honneurs qui le laissent et le laisseront toujours indifférent. Bien au contraire, dès qu'une étude ou un projet est achevé, il se fixe un nouvel objectif sur lequel il va inlassablement travailler.

Grâce aux rares hommes à qui il a accordé sa confiance (Albert Calmette, directeur de l'Institut Pasteur de Saïgon, et Henri Jacotot, vétérinaire qui lui succédera à la tête de l'Institut de Nha Trang, sont de ceux-là), il est tout de même possible d'énumérer quelques-unes des nombreuses activités dans lesquelles il s'est engagé année après année :

  • Son laboratoire de Nha Trang devient officiellement l'Institut Pasteur de Nha Trang dont la spécialité est la recherche sur les maladies touchant les animaux, ce qui fait de lui un éleveur. Après avoir cédé son poste à Jacotot en 1927, il préside et inspecte le réseau des Instituts en Indochine.
     
  • Il se lance activement dans l'agronomie en procédant à des essais de plantations de fruits, de légumes, d'arbres et de fleurs. Un travail important est consacré à l'acclimatation de deux arbres incontournables : l'hévéa brasiliensis pour produire du caoutchouc qui est envoyé en métropole et le quinquina pour rendre l'Indochine auto-suffisante en quinine qui permet de lutter contre la malaria.
     
  • Avec une lunette installée sous un petit dôme sur la terrasse de sa maison, il explore les mystères de l'astronomie, toutefois il se lassera de cette activité lorsqu'il estime en avoir fait le tour.
     
  • Grâce a des échelles graduées placées astucieusement dans la baie de Nha Trang et dont il relevait les valeurs à la jumelle, il effectue des relevés hydrographiques pour déterminer avec précision les heures et l'intensité des marées.
     
  • Tout premier propriétaire d'un véhicule motorisé par un moteur à vapeur en Indochine (une Serpollet 5CV), il s'intéresse à la mécanique et sait parfaitement comment réparer son moteur. Il suggère même des améliorations au constructeur. Sur la fin de sa vie, profondément ému par un accident évité de justesse, il abandonnera définitivement la conduite.
     
  • Avec un électromètre venu d'Allemagne, il reprend une étude sur l'électricité atmosphérique commencée lorsqu'il était jeune étudiant à Lausanne.
     
  • Avec les sommes attribuées par les prix internationaux qui le récompensent, il se lance dans la construction d'une route entre Nha Trang et le plateau du Lang Bian. Ce plateau l'a émerveillé lorsqu'il l'a découvert à l'occasion d'une exploration dans l'arrière pays. Il y établira les prémices de ce qui est maintenant la station d'altitude de Dalat.

N'ayant jamais cessé de travailler, de prendre soin des habitants de Nha Trang et de conseiller les ''pasteuriens'' qui poursuivent son oeuvre à Nha Trang et Saïgon, Alexandre Yersin meurt paisiblement dans la nuit du 1er mars 1943. Sa mort passe inaperçue en France, éclipsée par la seconde guerre mondiale.

Encore aujourd'hui, Yersin fait partie des rares étrangers qui ont une rue, un lycée ou un collège à leur nom au Viêt Nam (un autre étant Alexandre de Rhodes dont je parlerai dans un futur billet). Son nom est encore bien connu par les vietnamiens qui continuent à fleurir sa tombe et à brûler de l'encens en son honneur. A côté de sa tombe est écrit : « A.Yersin, Bienfaiteur et humaniste, vénéré du peuple vietnamien ».

Ma source principale pour toutes ces informations est le livre « Yersin, un Pasteurien en Indochine » de Henri H. Mollaret et Jacqueline Brossollet publié aux éditions Belin dans la collection 'un Savant, une Époque'.

L'Institut Pasteur propose quelques éléments biographiques : http://www.pasteur.fr/infosci/archives/yer0.html
L'encyclopédie libre Wikipédia propose également un article détaillée sur cette page : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Yersin

Enfin il existe un documentaire réalisé par Alain Tyr, « A la rencontre du dragon et des nuages » qui est disponible auprès de l'Ad@ly. Vous pouvez en voir un très court extrait chez Dailymotion.